Les lying

Psychanalyse et spiritualité

Swami Prajnânpad (Swamiji), dont l’Enseignement est surtout connu en France par les livres d’Arnaud Desjardins, découvre les écrits de Freud dans les années 20, et voit en eux une possibilité d’aider ses disciples dans leur évolution spirituelle.

Un Instructeur des temps modernes

S’il y a des affinités entre Swami Prajnânpad et Freud, alors que ce dernier traîne derrière lui une réputation de matérialiste athée, c’est que Swamiji est un scientifique. Physicien de formation, son discours reste en toutes circonstances parfaitement rationnel, associé à une adhésion sans faille à la Tradition hindouiste. Il faut dire que l’Advaïta Vedanta auquel se rattache Swami Prajnânpad relève littéralement d’une science de l’esprit. L’aspect scientifique de Voies d’éveil comme le Jnana Yoga ou le Raja Yoga, qui correspondent à l’Enseignement de Swamiji, n’est guère apparenté à la religiosité émotionnelle qui caractérise nombre de Voies et de chercheurs spirituels.

Tout comme Krishnamurti ou Nisargadatta Maharaj, Swami Prajnânpad prend souvent le contre-pied des croyances religieuses de son peuple et même des conventions spirituelles couramment admises par les chercheurs. Il dit par exemple, que “ renoncer est une aberration ” ou que “ l’ego ne doit pas être tué ”. Swamiji voulait avant tout aider ses disciples à sortir de la prison des habitudes mentales, des jugements, des conditionnements du prêt-à-penser, et des émotions perturbatrices.

Comme tous les grands instructeurs indiens assumant pleinement le vingtième siècle, et d’autant plus qu’il maîtrisait parfaitement la langue anglaise, Swami Prajnânpad connut une certaine audience parmi les occidentaux. Et rarement un enseignant sut aussi bien que lui, synthétiser les connaissances scientifiques occidentales et la gnose de l’orient, en matière de psychisme et de conscience.

Le nettoyage psychique par la connaissance de soi

La démarche de Freud, bien qu’incomplète, entre dans le cadre de ce travail de connaissance de soi et de libération des entraves psychiques. Le fondateur de la psychanalyse n’a jamais franchi la frontière de l’investigation biographique, pour entrer dans l’univers transpersonnel et accomplir une réelle connaissance du Soi universel. Mais tout le déblayage psychique auquel il s’est livré en inventant la psychanalyse peut être considéré comme un cheminement pré-spirituel, une purification préparatoire.

N’oublions pas que la réalisation spirituelle est la conséquence d’un affranchissement des limitations mentales, et des illusions pathologiques que celles-ci entraînent. Les spiritualistes du monde entier parlent d’ailleurs, à ce sujet, de délivrance, les Hindouistes de libération, les Bouddhistes de Nirvana, ce qui signifie extinction, tous termes négatifs impliquant non pas la création d’un état idéal ou l’atteinte d’un paradis, mais bien la sortie de l’enfer intérieur grâce à la dissipation des imprégnations psychiques, conscientes et inconscientes, qui sont autant d’infrastructures d’un moi illusoire et pathologique auquel nous nous identifions à tort.

L’Eveil est grandement facilité lorsque le psychisme est exploré, mis à jour, et de ce fait, nettoyé, débarrassé de ses dysfonctionnements. A cet égard Swami Prajnânpad fait figure de pionnier.

Science et spiritualité : même démarche

Pour Swami Prajnânpad, la science et la spiritualité n’ont qu’un but : “ voir ce qui est ”. Rien d’étonnant donc, à ce que celui-ci se soit intéressé au fondateur d’une science dont l’objet était de “ voir ce qui se passe en l’homme ”.

Le chemin de Swamiji passe par la clarté, la précision, et l’exactitude. Il veut s’appuyer sur les bases solides d’une logique bien construite et surtout d’un constat de faits bien établis. Aussi, lorsque Freud démontre que les troubles émotionnels et les perturbations comportementales sont les effets de causes passées, Swami Prajnânpad adhére à cette vision scientifique dans laquelle il voit un espoir pour l’Inde, et d’abord ses disciples, de se débarrasser des superstitions qui prétendent expliquer la souffrance humaine par l’intervention, extérieure, des démons ou du destin.

Mais, s’il oppose la science à la superstition, Swamiji ne l’oppose nullement à la spiritualité ; et il établit la relation entre la thèse de Freud et la théorie traditionnelle du Karma qui annonçe, depuis des millénaires, la nécessité de se libérer des actions passées (du Karma) pour déchirer le voile de l’illusion (la Maya) et réaliser l’Eveil.

Pour Freud aussi, l’homme est illusionné, aveuglé, par des forces intérieures, en l’occurrence émotionnelles, dont il ne connaît pas l’origine mais qui n’en sont pas moins liées à la loi de causalité, donc susceptibles d’investigations. Pour Freud aussi, la révélation intime des causes des troubles émotionnels est une condition nécessaire et suffisante pour se libérer du passé et déchirer, tout au moins partiellement, le voile de l’inconscient.Il apparaît finalement logique que Swami Prajnânpad ait considéré la psychanalyse comme une science permettant “ d’assurer le passage d’une conscience bloquée vers une conscience épanouie ”. La psychanalyse confirme scientifiquement, à ses yeux, ce que le Vedanta n’a jamais cessé d’affirmer : “ ce qui a été noué dans le passé peut être dénoué dans le présent ”.

Technique d’éveil et Eveil

Il ne faudrait toutefois pas croire que le message de Swamiji se réduit à une adaptation exotique de la psychanalyse. Swami Prajnânpad n’a jamais fait la confusion entre la psychologie et la spiritualité, pas plus qu’il ne prenait Freud pour un sage. Il le considérait, textuellement, comme “ un grand vaillant héros, (mais) emprisonné dans son moi scientifique et refusant de franchir le pas qui l’aurait conduit de sa vision matérialiste et dualiste à la connaissance spiritualiste et non-dualiste ”.

Pour Swamiji, si la méthode psychanalytique constitue un savoir hautement fiable et fort utile pour aplanir la route devant le Seigneur (comme diraient les Chrétiens), le Vedanta n’en reste pas moins cet au-delà du savoir qui, seul, correspond au niveau spirituel. La technique est une chose, l’éveil de la conscience en est une autre !

Cela dit, lorsque c’est un éveillé comme Swamiji qui utilise la technique, il faut s’attendre à ce que celle-ci change un peu de forme et parvienne à d’autres résultats. Tout dépend, en effet, de la nature de l’esprit qui se tient derrière une telle technique.

Si c’est l’esprit conditionné du psychanalyste ordinaire, tout juste capable de se référer à son savoir et de traduire ses observations en concepts dualistes, on obtiendra une mise aux normes, sociales, morales ou même personnelles, de l’individu traité. Il ne sera alors question que de remplacer les anciennes structures psychiques, productrices de névrose, par de nouvelles, mieux adaptées au contexte socio-culturel ou aux désirs de l’intéressé.

Mais si c’est l’esprit, libre de tout conditionnement, d’un maître spirituel réalisé, qui accompagne le pratiquant, qui utilise la technique, celle-ci pourra éventuellement devenir l’occasion, pour le disciple, d’une réelle et définitive destruction des structures psychopathologiques. Et dans ce cas, les anciennes structures ne seront pas remplacées par de nouvelles. Pourquoi ? Parce que le Guru authentique invite à observer le mouvement des émotions, non plus avec la pensée, mais avec la conscience inconditionnée. Il n’y a plus, alors, de référence à quelque savoir que ce soit, plus de traduction du vécu en terme d’expérience personnelle, plus de stratégie égocentrique récupérant à son profit les informations échappées de l’inconscient, et par conséquent plus de création de nouveaux systèmes de résistance au réel.

De la psychanalyse au lying

La méthode que Swami Prajnânpad met au point à partir de la psychanalyse de Freud, dès 1966, prend le nom de lying. Bien que ce mot, qui signifie littéralement en position allongée, renvoie d’une manière parfaitement explicite au célèbre divan, peu de disciples occidentaux de Swamiji firent le rapprochement avec la psychanalyse.

Le lying consiste simplement pour le pratiquant à s’allonger, fermer les yeux, se détendre, exprimer les émotions qui surviennent, sans retenue ni jugement, et ce qu’il voit littéralement apparaitre comme images, souvent inattendues et surprenantes, en lui. Mais exprimer l’émotion ne veut pas dire se laisser submerger par elle. Il s’agit pour le pratiquant d’aller délibérément à la rencontre de ses émotions, et des traumatismes du passé toujours actifs, au lieu d’en être le jouet, et de les neutraliser, de les désactiver. Comme on débrancherait le groupe électrogène d’une structure gonflable mettant en action un dragon terrifiant.

Swami Prajnânpad, intervenait peu durant les séances et ne se livrait à aucune d’interprétation. Le seul conseil qu’il donnait était de chercher à voir la cause des émotions qui se présentaient. Seul “ voir la cause ” est libérateur, répétait-il.

Pourquoi subissons-nous des émotions ? Parce que la réalité est différente de l’image que nous nous en faisons et de ce que nous voulons ou souhaitons. Apprenons à admettre la différence entre cette image et la réalité, entre nous et les autres, cessons de créer un modèle illusoire que nous tenons pour vrai et meilleur que le concret, en opposition avec lui, et nous serons libérés de ces émotions qui nous causent tant de souffrances. Mais une telle démarche implique d’abandonner le confort de nos chères habitudes de pensées bien ancrées.


Indications des lying.

L’Enseignement de Swami Prajnanpad peut se résumer en un mot: « yes », « oui », complété par « no denial », « pas de déni ». Oui à ce qui est, pas de déni de la réalité. Or nous passons la quasi totalité de notre temps, si nous n’y prenons pas garde, plus ou moins consciemment, à refuser ce qui se présente comme situations, et à vouloir autre chose que ce qui est. Le mécanisme du déni de la réalité et de lutte avec ce qui est, avec le concret, est très fortement implanté dans l’esprit humain. Malheureusement ce processus de refus, de division, de lutte, nous fait vivre dans une bulle mentale, « notre monde » au lieu « du monde », décalé du réel, du concret, en déphasage avec les événements, et littéralement hors sol. Le retour à la réalité, l’acceptation de ce qui est, est l’essentiel du Chemin de Swamiji. Il se fait de de deux façons: directement d’une part, avec une observation de ce qui se passe en nous suivi de la cessation délibérée du « film », du scénario, mis à jour, et indirectement d’autre part quand le « film » avec les émotions associées ne peut pas s’arrêter délibérément, en mettant à jour le traumatisme du passé inconscient avec sa charge émotionnelle encore active, pour la désactiver. C’est dans ce deuxième cas de figure que se pose l’indication des lying. Denise Desjardins l’a explicité largement dans ses ouvrages.

Les noeuds borroméens appliqués à l’être humain:
l’imaginaire, le réel, et le symbolique (Jacques Lacan)

Ressentis physiques et émotions psychologiques

Swamiji a été pionnier en science humaine en remarquant le lien qui existe entre les ressentis physiques, biologiques, et les émotions. Il montre que les émotions – et les jugements, ensuite, au sens dysfonctionnel du mot – sont construits à partir de sensations et ressentis physiques, corporels, douloureux, refusés.

Quand vous parlez de « trahison », par exemple, dit Swamiji en substance, vous émettez un jugement sur une réalité concrète douloureuse, pénible, difficile, que vous ne supportez pas. Ce que vous appelez trahison est en fait une perte, la perte d’un soutien, d’un accompagnement, d’un lien. Une situation, un évènement, vécu comme brutal, violent, traumatisant, ou survient une perte. La mort d’un être cher, le départ inattendu d’un ami, une rupture sentimentale, la naissance d’un petit frère ou d’une petite soeur qui vous prive de l’amour de vos parents, en sont des exemples. Et quand nous avons été « trahis » dans notre enfance ou un passé dont nous n’avons pas fait le deuil, nous vivons la vie entière en termes de trahison possible, avec le risque de trahison à l’arrière plan de nos existences.

A noter que les grossesses gémellaires où un seul des deux embryons arrive à terme sont des sources importantes de difficultés relationnelles, d’hyper-attachements, d’ambivalences, de sabotages relationnels. Le foetus qui arrive à terme après avoir vécu la disparition de son jumeau est souvent affecté du complexe du survivant, et de la honte / culpabilité d’avoir vu sans avoir pu l’empêcher, ou même été la cause de la mort de son jumeau. D’autres problématiques comme les phobies (phobie des serpents, phobie du vide, …) peuvent être rattachées à ce type d’accident de parcours. La prévalence des grossesses gémellaires est encore sous-évaluée. Elle serait de l’ordre d’une grossesse sur trois ou quatre, et non pas une sur dix ou vingt, soit 25 à 30 % de cas d’empreintes gémellaires inconscientes parmi les nouveaux-nés ….. et ensuite les adultes. Les travaux de Luc Nicon, l’inventeur de la méthode Tipi, vont dans le sens de ces découvertes.

Les lying sont destinés à retrouver les empreintes devenues inconscientes des traumatismes physiques, des accidents de la vie tout simplement, restés actifs dans notre psychisme, et à nous en libérer par un processus d’actualisation et de deuil. Comme un ordinateur dont les programmes doivent être réinitialisés pour devenir fonctionnel, à la page.

En avance sur Jacques Lacan et ses noeuds borroméens, Swamiji avait compris que c’est dans le réel, le concret, les ressentis physiques, que nous pouvons trouver la résolution de nos conflits intra-psychiques, pas dans l’imaginaire ni le symbolique. Retrouver le souvenir physique d’un événement traumatisant du passé est libérateur. L’accès aux émotions et leur expression est comme l’amorce de la démarche de la résolution du problème. C’est déjà difficile d’accéder complètement à nos émotions, mais pourtant insuffisant pour le processus psychanalytique libérateur. Nous pouvons tourner pendant des années dans nos ressentis émotionnels de trahison, d’injustice, d’humiliation, d’abandon, de rejet, d’envahissement, et en rester prisonniers. Ce qui est libérateur c’est d’en (re)trouver le ressenti physique fondateur, et de le vivre physiquement. Ce n’est certes pas une partie de plaisir, de retrouver ces ressentis. C’est même la visite du musée des horreurs. Et pour cela nous avons besoin d’être accompagnés par un guide compétent. Mais quand le ressenti est re-vécu, délibérément, à la manière d’un processus homéothérapique, en quelques instants, ce qui nous « pourrissait la vie » depuis des années, des lustres, des décennies, s’apaise, se dégonfle, disparait, et nous laisse enfin tranquilles.

Les évolutions du lying

En 1976 Arnaud Desjardins demande à Denise de venir s’installer à Clermont-Ferrand et de faire faire des lying aux personnes qui sont en séjour au Bost, près de Saint Gervais d’Auvergne, et pour qui cette pratique est indiquée. Nous avons fait partie, Elisabeth et moi, de ceux qui ont bénéficié de l’accompagnement de Denise dans l’exploration, la mise à jour, de leur inconscient.

Quelques années plus tard, plusieurs « disciples du Bost », psychothérapeutes ou médecins pour la plupart, sont habilités à faire faire eux-mêmes des lying. Elisabeth faisait partie de ce groupe.

Les connaissances en matière de psychologie des profondeurs ayant évolué l’exploration de l’inconscient en est devenue facilitée et plus précise. L’inconscient se présente analogiquement comme un labyrinthe, mais comme un labyrinthe compliqué, en 3D, avec des montées, des descentes, des fausses portes, des passages dérobés, des montagnes et des goufres. D’autres métaphores comme celle d’un château-fort avec un donjon central de résistance, ou un oignon à peler, sont utiles pour évoquer la variété des aspects de l’inconscient. L’architecture du temple de Boro-boudour en Indonésie est une magnifique représentation à la fois du monde concret et de l’inconscient sous toutes ses formes. Il faut préciser que l’inconscient n’est pas seulement un objet maléfique et dysfonctionnel. C’est aussi, avec ses divers composants fonctionnels, un auxiliaire précieux des êtres humains, sous réserve de l’avoir domestiqué, apprivoisé. La bonne nouvelle c’est que l’inconscient se présente comme un objet fini. La mauvaise nouvelle c’est qu’il est facile de s’y perdre ou d’y tourner en rond. C’est pour cela que bon nombre de psychanalyses durent des années. L’accompagnateur doit donc avoir lui-même une connaissance précise, topographique, « des lieux », pour guider celui qui est allongé. Swamji est présenté comme ayant peu intervenu dans les séances et il est certain qu’une puissante induction ou catalyse vient de la simple présence de l’accompagnateur. Cette induction non verbale peut, et même doit, se compléter par un dialogue entre l’accompagnateur et le pratiquant. Ce dernier est alors amené à découvrir des réalités complètement insoupçonnées et faire des liens entre la réalité inconsciente mise à jour et des pans entiers de son histoire de vie.

La prise de conscience à elle seule, en elle-même, est salutaire, comme un procédé d’homéopathie, redisons-le. Elle permet de désactiver des peurs, des phobies, des angoisses, comme lorsqu’on débranche la prise de courant d’un ventilateur, pour reprendre une image utilisée par Arnaud, ou le générateur d’air qui gonfle une structure gonflable effrayante, redisons-le aussi. Ce qui paraissait impossible à supporter, terrifiant, horrible, se « dégonfle », s’apaise, se neutralise, et devient acceptable voire insignifiant, négligeable, et en tout cas relatif.

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